ARTISTE INVITEE

Patrick’s Farm, Fort Mardyck, 2017 C.Rannou FRAC Hauts de France

Trois mois à Dunkerque.

J’étais à la fois enivrée par le vent de la mer du Nord et certains jours, asphyxiée par un drôle d’air qui me picotait la gorge. Comme si pour la première fois de ma vie je touchais le fond de l’air. Je me raclais la gorge comme un grand fumeur. Je n’avais jamais été gênée à ce point alors qu’enfant les médecins fumaient tout en occultant leurs patients, plus tard les étudiants et les enseignants fumaient dans les amphis et les ateliers.

J’ai réalisé en 2017 un cliché panoramique de la commune de Fort Mardyck, situé à la frange entre tissus pavillonnaire, rural et industriel :Patrick’s Farm, Fort Mardyck, 2017 . (photographie acquise par le FRAC Hauts de France en 2017). Je faisais référence à une photographie de Jeff Wall : Steve’s Farm, Steveston, 1980-1985 conservée dans ce même FRAC. C’est un photomontage que l’artiste a réalisé à partir de photographies prises durant cinq années. Cette photographie montre la modification d’un paysage rural par le développement du pavillonnaire et de l’industrie entre 1980 et 1985.

Ici à Fort-Mardyck, pas besoin de photomontage. Toutes les échelles se côtoient ; de l’industrie monumentale, fascinante, à la basse-cour de subsistance, au pavillon ouvrier fait de briques et de tuiles. Les panaches des cheminées d’usine sont dans l’axe de la rue, juste derrière le bois. A gauche , de l’autre côté du fossé, un pré et une haie de peupliers cachent des longs et grands hangars en tôle beige aux contenus inconnus.

Ces paysages sont troublants. Ils sont fascinants et repoussants à la fois. On y sent la puissance de ces industries monumentales, ces industries qui offrent du travail et en même temps créent des risques sanitaires liés à l’extension de telles infrastructures.

Bien sûr de nombreux contrôles sont effectués depuis longtemps, des normes sont édictées et doivent être respectées, des laboratoires analysent l’air, des associations s’engagent pour défendre la santé des habitants des communes proches des infrastructures industrielles.

Dunkerque ne serait plus Dunkerque sans son trafic portuaire : avec le pétrole brut, les produits pétroliers raffinés, les biocarburants, les huiles végétales, le gaz naturel liquéfié, le minerai de fer, la ferraille, le charbon, les céréales, le fourrage, les oléagineux, la biomasse, les engrais, les gravats, le sable, les granulats, les véhicules, les grumes de bois, les rouleaux d’acier ou de papier, les blocs de granite, les tubes d’acier, les grandes machines, les locomotives, les bateaux, les éoliennes, les grues, etc… mais Dunkerque reste aussi le premier port français de trafic de fruits.

Il m’est apparu nécessaire que mon travail d’enquête investisse une part de ce territoire qui est celui de l’air. Il s’agit de mettre en place un projet artistique « art et sciences » impliquant les habitants, les scientifiques qui mesurent les particules en suspension dans l’air, recourir à leurs protocoles et instruments de mesure, ou fabriquer d’autres outils collectivement.

Il s’agit de figurer l’air en en cherchant le fond.